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   LE TEMPS DES GRUES  

Chapitre 1 :  Transhumance hivernale - La loi du Laà -

(version béarno/gasconne)

 


                                                                                    

                                       Fidèles au rythme régulier des saisons, elles étaient revenues, frôlant le front des nues. De leurs puissants battements d’ailes, les grues cendrées fendaient le ciel gris et bas du cirque. Leur cri si caractéristique fait d’un mélange saugrenu de glapissement, de gloussement et de croassement, résonnait à nouveau dans le petit hameau de montagne, rebondissant en échos graves, amplifiés par les falaises abruptes du Mailh. Par ce craquètement, chaque grue se montrait solidaire de l’ensemble du vol, communiquant à toutes les autres un seul et même message, prononcé avec plus ou moins de conviction :
« Perrr aquiu ! perrr aquiu ! » (Par ici ! par ici !), auxquels répondaient des « Crrredess ? crrredess ? » (Tu crois ? tu crois ?), plus ou moins convaincus. Par ces échanges, chaque grue donnait son point de vue personnel, quant à la direction à suivre. Les longs becs prolongeant leurs cous tendus, elles se déployaient dans d’immenses V, qui tiraient vers le sud. Leurs larges ailes battaient l’air avec vigueur, laissant traîner comme mortes, derrière elles, leurs fines pattes inutiles. Subitement, pour une raison inconnue, une fine ligne ondulante s’en allait à hue, tandis que l’autre, tout autant indisciplinée, filait à dia. Fragiles filaments, elles s‘en allaient rejoindre d’autres lignes erratiques et recomposaient ensemble un nouveau V, ou selon leur humeur capricieuse, venaient retrouver leurs compagnes de départ. Parfois un élément ou deux, ou trois, faussaient compagnie à leurs partenaires, et sans aucune raison intelligible, partaient errer dans une direction opposée.
                             Un comportement d’apparence anarchique, dilettante, fantaisiste ; mais dans le fond très efficace. En se laissant aller à ses propres influences, dévier par un coup de vent contraire, ou en s’abandonnant à un courant porteur, chaque membre apportait une information utile au groupe, lui permettant ainsi de suivre la trajectoire la plus économique possible. Grâce à ce jeu intelligent, la collectivité ailée bénéficiait du comportement aléatoire de chacun de ses membres, pour atteindre en fin de compte, le but commun, à moindres frais. Cette société en réduction fonctionnait un peu comme la petite communauté humaine montagnarde, qu’elle survolait d'une encablure ; chacune de ces deux sociétés ayant la survie comme but et un moyen commun pour l'atteindre : l’entraide. Quoiqu’il en soit de leurs errances, toutes les formations ailées finissaient invariablement par s’engouffrer dans l’énorme échancrure du Port d’Oueillarisse ; repère éternel, emprunté par leurs ancêtres et les ancêtres de leurs ancêtres, deux fois l’an. Les trajectoires semblaient complètement anarchiques et fantaisistes, mais l’axe principal de tous ces vols était le sud, le plein sud avec l’Espagne comme débouché immédiat. Dans quelques jours, le ciel du hameau allait se trouver strié de V de toutes dimensions, tous plus braillards les uns que les autres, formant avec le jeu des nues et les rayons rasants du soleil automnal, d’immenses dessins psychédéliques au renouvellement permanent.Le soir venu, Jusèp (Joseph), l’ancêtre, restait encore imprégné du fascinant spectacle aérien qui l’avait occupé une grande partie de l’après-midi. A demi somnolant, il revivait les évolutions fantasques des filles de l’air. Malgré lui, il s’était laissé aller à verser dans l’art divinatoire, positivant les vols allant vers la droite et voyant d’un mauvais œil ceux qui dérivaient à gauche ; ainsi que l’entendaient les augures de l’antiquité, pour lesquels la grue était un animal sacré. Mais finalement, le vieux ne put rien conclure de ses observations, car la valeur médiane, irrémédiable, de l’orientation générale, était le sud. Avant de sombrer dans un profond sommeil dans lequel commençaient à l’installer les flammes qui folâtraient légères, sur la scène de l’âtre, Jusèp fit un gros effort pour s’arracher de son siège. Le soir venu, il ne quittait pas souvent la petite chaise basse dont il avait pris possession, bien enfoncé dans le tréfonds de la grande cheminée. L’heure étant, il l’abandonnerait pour la durée de la nuit, non sans avoir rajouté auparavant une bûche de taille respectable sur le foyer, afin de nourrir suffisamment le feu, le temps du repos nocturne de la maisonnée.

                             Jusèp tenta d'étirer son long corps maigre. A grands renforts de craquements d’os et de gémissements poussifs, il se dirigea en tanguant vers un angle de la grande pièce commune pour rejoindre son lit, ramassé dans l’obscurité humide de l’alcôve. Il prit juste le temps de se débarrasser de ses sempiternels sabots, et se coucha tout habillé, béret compris, bravant l’interdit de Blanca, la dauna (maîtresse de maison) de la Casa (maison dans son ensemble). Elle l’avait maintes fois réprimandé à ce sujet. Passe encore pour les vêtements, mais que la patronne insiste pour le béret, était une chose qui l'aurait presque vexé. A vrai dire, Jusèp ne se séparait jamais de son couvre-chef. Son bounet (béret) faisait partie intégrante de sa personne, c’était quasiment une deuxième calotte crânienne. Habituée à sa protection permanente, la peau de son crâne était devenue aussi fine qu’une feuille de ses cigarettes. Sans son béret, le vieux se sentait complètement nu. Mais son béret, c’était surtout son fidèle compagnon, le seul témoin de ses pensées nostalgiques, le dépositaire de ses souvenirs. Il aurait volontiers fait sienne cette devise :
« Mon béret pour un empire », tant il lui était indispensable.
N’étaient-ce quelques tintements discrets et intermittents, provenant de la grange tout en dessous, le silence eût été total. On devinait à peine le frôlement délicat de la bise berçant les lourdes branches lascives des grands sapins, qui formaient une énorme barrière noire derrière la ferme, voilant le versant oriental du Mailh. Dans l’écrin glacial de la nuit montagnarde, la neige tant redoutée s’était invitée prématurément. Elle s’accumulait sournoisement et inexorablement dans un silence ouaté, complice. Aux confins du sommeil, Jusèp était inquiet : il savait que la journée du lendemain serait rude et compliquée pour lui. Une épreuve supplémentaire, après tant et tant d’autres. C’était le jour qui avait été choisi depuis fort longtemps par le chef de famille, pour effectuer le déménagement automnal : la débarade (descente). C’était un évènement, cette migration annuelle qui conduisait toute la famille Laborde, de son nid d’aigle haut perché, à leur ferme d’en bas. Il lui faudrait, ainsi qu’à toute la famille, animaux compris, déniveler de trois cents bons mètres, pour regagner la maison du bas, où l’on hivernerait comme chaque année, le temps que s’écoule l'interminable hiver montagnard, qui faisait bien ses cinq à six mois au Bouscat d’Ichéüs . Trois cents mètres interminables pour les jambes fatiguées du vieux. Pourtant, elles en avaient arpenté des lieues et des lieues sur tous les genres de chemin, ces jambes désormais décharnées. Elles en avaient parcouru des sentes, des sentiers, des lais, layons et drailles, par tout temps et en tous sens, et elles s’étaient même aventuré sur les longues routes nouvellement asphaltées et les rues pavées des villes. Il en avait usé des paires de sabots et de galoches le vieux, par tous les chemins de France et de Navarre, menant son troupeau de chèvres jusque dans le cœur même de la capitale.
                                 Par le hasard injuste de l’ordre des naissances, il avait hérité du statut peu envié de cadet. Il avait donc abandonné la destinée de la ferme paternelle à Carles, son frère aîné, et à son retour du service militaire, il n’avait plus eu le choix pour mener sa vie qu’entre deux seules alternatives. S’expatrier et se faire engager dans l’autre monde comme ouvrier agricole ou manœuvrier, ou bien accomplir la tâche pour laquelle il était véritablement destiné : conduire à travers landes et chemins, le troupeau de brebis et de chèvres de la Casa. Il avait opté, sans même y réfléchir vraiment, pour la deuxième éventualité, celle qui coulait de source. Ainsi, toute sa vie durant, il avait effectué le balancier, traînant ses guêtres dans la nature, la majeure partie de l’année, accosté de son sempiternel cheptel ô combien indiscipliné et jamais rassasié. Arrivé dans les landes de Gironde, il laissait les brebis à son associé et il poursuivait plus avant avec ses seules chèvres, en direction du grand nord. Quand il revenait au pays, c’était pour mieux en repartir. Tout compte fait, il ne restait guère plus de deux mois par an au Bouscat : les mois d’octobre et de mai, grosso modo. A l’occasion, il s’octroyait une ou deux semaines supplémentaires en fonction des aléas climatiques. Sa totale abnégation et son entière soumission à la loi du Laà, qui régissait tous les rapports inter et intrafamiliaux dans le Bouscat, lui avait valu de mériter le droit de chaise et l'insigne privilège de pouvoir terminer tranquillement sa vie au milieu des siens, tout là-haut, dans le calme reposant des hauteurs Pyrénéennes. Toutefois, il y avait une légère ombre à ce tableau qui eût pu passer pour idyllique............................................

                           

Hubert Dutech

 


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