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Pourquoi parler le béarnais / gascon / occitan  ?

" Toutes les langues roulent de l'or " -Joubert-

                                               Les linguistes estiment que d'ici un siècle, plus de la moitié des quelques 6000 langues parlées de par le monde aura disparu (80 à 90 % dans certains endroits comme l'Amérique latine). .  Le béarnais, le gascon, son frère jumeau, et l'occitan son autre frère,  font partie de la cohorte des langues menacées .   
Nous sommes solidaires de toute langue menacée, car c'est pour chaque être humain une part de son propre patrimoine. A défaut d'être en mesure de défendre toutes les langues, nous devons dès à présent nous mobiliser pour que notre langue (nous) survive et il est du devoir des pouvoirs publics d'y contribuer.  
              La fonction d'une langue va bien au-delà de la seule communication, car de par sa structure, chacune entraîne une vision du monde particulière; en outre, une langue est un puissant vecteur relationnel, émotionnel,  chargé d'affects. 
Chaque langue est une façon particulière d' "établir commerce" avec son prochain, une façon originale de présenter les choses.
[Exemple = Dans quelle autre langue que l'espagnol pourrait-on mieux dire l'équivalent de : "El pueblo unido, jamas serà vencido" ? ... Quoi qu'en béarnais c'est pas mal quand même :  "lo pòble unit, jamei serà vençut" -  (lou pòblé unit, yaméy séra bénçut) ]

"Que les langues soient porteuses d'une vision du monde, ce sont les gens bilingues qui nous le prouvent. Ils ne sont pas la même personne suivant la langue qu'ils parlent. Leurs attitudes, leurs expressions changent; et même la nature de leurs propos. La grammaire, en cela, est fondamentale: elle constitue ce qui est obligatoire dans une langue. En français , par exemple, ce que nous marquons en premier lieu, ce sont les temps et le genre. Nous pensons le monde en fonction de celaColette Grinewald
            
  Par rapport aux dialectes occitans , le béarnais a bénéficié du statut d'autonomie de fait sinon de droit depuis les débuts du deuxième millénaire et a , de ce fait, été la langue officielle de la petite principauté de Béarn. Les premiers documents juridiques étaient rédigés en béarnais , notamment les fors du XI° s (for d'Oloron, fors des vallées d'Aspe, d'Ossau et de Barétous et le for de Morlaàs, devenu par la suite le for général du Béarn.)
Le 24 juillet 1556, à la demande des États de Béarn, Jeanne d'Albret rappelle et confirme que tout document (lettre, privilèges, procès et actes de justice) doit être rédigé "en langue ordinaire du pays de Béarn"
Voici le texte original:
"Lo Rey et la Regine entenden, volen et ordonen que totes pattentes, privilèdges et autes actes de justicie, sien féeytes en lengadge bearnes deu present pays de Béarn; mandan a toutz lors secretaris, justiciers et officiers aixi lo far; feyt a Pau, lo vingt quaote jours dejulh mcv cinquoante sieys..."

Langue de mon Pays

En face des superbes, ô pauvre méprisée,
Langue de mon pays qui m'as caressé dès le berceau,
Vêtue comme une belle reine je t'ai placée sur un trône,
A l'honneur des aïeux qui furent de bons ouvriers.

Parce que, humblement, tu restais chez toi,
Contente de chanter avec les oiseaux du ciel
Servie par de modestes paysans en habits de bure,
On ne remarquait pas le diadème qui brille à ton front.

Montre-toi telle que tu es: splendide et fière,
Fille de Rome (et peut-être l'aînée) à ceux qui disaient
Que tu n'étais qu'une servante parmi les gueux,

Et qu'ils voient bien que le temps qui passe
N'a flétri ni ton visage ni ta robe
Et que tu resplendis comme un bouquet d'or dans l'aube vermeille

Simin Palay

 




Lenga deu men pais

 Au pa deus supèrbias, ô prauba mepresada
Lenga deu men país qui m'as jumpat au brèç
Vestida en reina bèra aci que t'èi hauçada
A l'aunor dous ajòs qui estén bons obrèrs

En per'mor qu'unblament qui t'estavas a casa
Contenta de cantar dab los ausèths dou cèu
Servita peus paisas en gonela de rasa,
Ne't vedèn pas au test lo clarejan lambèu

Amuish't com ès : rica, beròia e fièra
Hilha de Rome - e lhèu l'ainada- aus qui disèn
Que n'èras qu'ua goja au miey de la ganguèra,

A que veden au mens que los ans qui passèn
Ne t'an pas esblasit la cara ni la pelha
E qu'ès un floc d'aur viu dehens l'auba vermelha





 

 

Vantin Lespy  , grand chantre béarnais en parlait ainsi en 1843 :

La langue béarnaise a la douce cadence
Des chants harmonieux, qu'au temps du gai-savoir
Les troubadours allaient chantant dans la Provence,
Sous les murs crênelés du féofal manoir.

Elle a, dans ses accents, toute la poésie
De vers que soupirait Jaure à son amant,
Des "romances" d'amour que, dfans l'Andalousie,
La mandore exprimait mélodieusement.

Elle a les sons plaintifs de la muse champêtre,
Que l'on entend gémir sous l'ombrage du hêtre,
Tendres sons que jadis, recueillit Despourrins,
Et de nos jours encore un joyeux interprète,
Qui prit chez Béranger des leçons de poète,
Navarrot, la module en aimables refrains.


.....  parler béarnais,  pour  .....

...des raisons objectives

                    " Le mot occitan signifie langue qui dit oc (prononcé "o") pour dire oui. Cette langue va de Bordeaux à Nice en remontant, au nord de Clermont-Ferrand, jusqu'à Montluçon. Elle couvre un espace de 190.000 km² peuplé de 15 millions d'habitants. Notre langue est une en même temps que diverse. Chez nous, nous pouvons dire que nous parlons le béarnais ou l'occitan du Béarn, de Gascogne, comme les québécois disent qu'ils parlent le français du Québec. Notre langue est une grande langue.
    Le béarnais a été pendant des siècles langue d'état, langue de rois*.
Des oeuvres importantes ont été écrites en occitan y compris dans le Béarn. Notre langue est très riche par sa phonétique, elle possède une vingtaine de sons de plus que le français: 7 consonnes et une quinzaine de diphtongues et triphtongues. Nous avons pratiquement tous les sons de l'anglais et de beaucoup d'autres langues d'Europe et du monde. [L'occitan, tous dialectes réunis, possède 450.000 mots, contre 250.000 en français. On considère que jusqu'à l'âge de 9 ans, l'âge où la langue maternelle filtre et déforme tous les autres sons étrangers, l'oreille humaine peut entendre 24.000 hertz. Le français n'en perçoit que 5.000, l'Occitan au moins 8.000. -Louis Combes]
           Donc, nous apprenons plus facilement l'anglais et d'autres langues que les français qui ne parlent que le français standard. nous prononçons tous les s au pluriel, comme en anglais et dans d'autres langues: c'est un avantage. Nous soufflons très fort dans les h , dans hemna (femme), har (faire), hami (faim) ; c'est un cas unique en Europe du sud , un atout exceptionnel pour bien parler l'anglais, l'allemand et d'autres langues. Nous faisons la différence entre r et rr, entre poret (poulet) et porret (poireau), entre serada (soirée) et serrada (suite de collines); 

 encore un avantage pour bien parler l'espagnol, le russe et même l'anglais et l'allemand, le r dans ces deux langues étant plus près du nôtre que du r standard français. Nous avons quelques tournures de grammaire et de syntaxe fréquentes qui sont comme en anglais : encore un atout important.
Nous appliquons rigoureusement la concordance des temps  (que voi que vienis; qu'ei volut que vienosses); nous utilisons couramment le passé simple ou prétérit: la setmana passada, dab la hemna qu'anem tà Pau). C'est important pour apprendre beaucoup de langues: l'anglais, comme nous, utilise le prétérit alors que le français ne l'emploie pas et ne fait pas la concordance des temps.
       Bien que l'on nous dise le contraire, nous sommes favorisés par notre accent pour apprendre les langues du sud de l'Europe et de l'Amérique et même l'anglais et l'allemand: personne d'autre, en Europe ne parle pointu ! Cet accent pointu, standard, que l'on veut nous imposer est réducteur, mutilant à l'heure européenne. Nous ne voulons pas dénigrer le français, nous voulons au contraire le défendre car c'est notre langue . Mais pensons à l'avenir de nos enfants qui devront en parler plusieurs. Montrons-nous dignes de ce capital précieux hérité de nos ancêtres:

           PARLEM LA NOSTA LENGUA !  

- Gilbert Narioo - 
(article paru dans La République des Pyrénées le 07.02.2006)

*Il aurait pu ajouter lo noste Gilbert Narioo que notre langue est d'essence divine , puisque c'est par son entremise 
que la Sainte Vierge s'est adressée  à Bernadette  Soubirou sur les bords du gave de Pau: 
"Que soi er ' Immaculada Councepciou" (je suis l'Immaculée Conception) - [sic!!]

..des raisons sentimentales 

                   " Cette terre de Béarn était ma mère et mon père, ce fut un langage que nous parlions couramment et qui n'était pas le français. Le français, c'était la langue endimanchée aux vêtements un peu raides et sans faux plis, que l'on nous enseignait pourtant avec amour. Nous savions manier le passé simple et l'imparfait du subjonctif comme on le sait toujours en Béarn alors que cet art s'est perdu dans la capitale. Notre langue de tous les jours , celle des choses et non des idées c'était le parler rude  des ancêtres dont chaque vocable est une concrétion de l'énergie: la chose qui prend corps dans notre chair, l'aspérité de la chose dans notre gorge, son volume, sa densité, sa saveur particulière à notre palais. 
             Le béarnais m'a appris à aimer dans le langage un acte permanent d'incarnation : l'identité de celui qui dit et de la chose dite, de la nature et de l'esprit que le verbe connaît ensemble et fait un. Grâce à cette langue que j'ai un peu oubliée, mais qui me demeure toujours neuve, de sorte qu'à relire tels textes béarnais j'éprouve de nouveau le sentiment que la genèse vient d'avoir lieu. J'ai voué au vocable un respect bien au-delà de son sens intellectuel, une confiance qui tient à sa texture, à la matière dont il est fait, à la multiplicité des sens possibles qu'elle contient et que l'esprit pourra mettre en oeuvre. 
            Un mot béarnais, c'est tout nerf et tout os, un centre de significations en alerte, un squelette de consonnes puissantes, une architecture dont les voyelles couvrent le vaste espace intérieur, une articulation de rythmes souples et sûrs comme le sens pyrénéen de la marche, un être charnel et spirituel tout ensemble, sec comme un sarment bien planté sur terre,  sans trace de l'emphase qui empâte d'autres parlers, mais plein d'un souffle à la mesure du chant et si l'on veut de la rhétorique profonde, le vaste discours de l'âme emporte l'adhésion plus que la logique des concepts "

  -Discours du gantois Pierre Emmanuel  lors de sa réception à        
            l'Académie des Lettres Pyrénéennes, en 1962


...des raisons esthétiques

                                " C’est par la langue qu’il parle qu’un peuple révèle les caractères essentiels de son esprit. Le béarnais construit sa phrase de telle façon que d’un clignement d’œil ou d’un pincement de lèvres opportun, il lui donne les sens plus opposés . Toute la saveur de l’esprit béarnais est dans ce parler imagé, ironique, volontairement ambigu, permettant toujours une rétractation ou une dérobade.
         Si le béarnais n’est qu’un patois (?) , c'est-à-dire une déformation populaire de la langue française, de quel mot français dérive escarnir ? (verbe actif qui veut dire singer) et  enlurras ?(pour dire que l’on glisse involontairement sur la glace de l’argile)=> quel est le mot français auquel il s’apparente ?
Que penser de la façon dont nos bouviers excitent leur attelage : bè..bous…bè. N’est-ce-pas là du grec ? => bè , impératif de baino ; bous au pluriel  - « Marchez bœufs, en avant ».
         Et la vieille qui crie à son âne récalcitrant « I va ? » ne parle-t-elle pas la langue pure de Virgile . Quand nos jeunes gens pénètrent dans l’auberge et commandent singles cafès (un café pour chacun) on reconnaît le singulus latin , qui n’a pas en français d’équivalent. Un autre mot dont l’harmonie imitative précise le sens ; on l’emploie pour définir le mouvement de déchirer une toile de lin : esquissa. On entend le bruit de la toile qui se divise . Esquissa, c’est l’aoriste du verbe grec skitso ; esquissa =j’ai déchiré. Quelle richesse d’expressions : chaque mot  est un prisme qui rend mille nuances différentes. Praube (ironique ) ou pobre devient praubin, praubas, praubot, praibinas, praubet, praubinou, praubinot, praubinin...autant de mots différents qui font que l’on vous plaint, qu’on vous défie, qu’on vous flatte, ou qu’on vous méprise…Là où le Français ne peut atteindre, que le béarnais y aille.. " -Paul de Lagor -

Montaigne, le bordelais,  avait été sensible aussi aux accents de notre langue: "Il y a, bien au-dessous de nous vers les montaignes (sic!) , un gascon que je treuve singulièrement beau, sec, bref, signifiant, ..."


  ...des raisons identitaires
              Bien qu'ayant subi des assauts répétés et les outrages du temps, le béarnais demeure une langue bien vivante, cultivant son particularisme au sein de la grande famille occitane. C'est par notre langue que nous nous singularisons, spécifions,  avant toute chose. C'est notre langue qui représente notre véritable racine principale et qui nous met en liaison avec la richesse extraordinaire que représente l'expérience millénaire dont nous ont fait don nos ancêtres, dans tous les domaines. Cette histoire du peuple béarnais  est mémorisée dans le béarnais et ne demande qu'à être décryptée. Un mot  est porteur de sens et porteur d'histoire; c'est une création humaine.
              Dans ces temps incertains, faits de bouleversements incessants, il y a naturellement un désir de faire le point , de se situer dans une lignée qui a dégagé au fil du temps des techniques de survie particulières, adaptées aux circonstances; une lignée qui a développé des formes de relations spécifiques modelées par la nécessité  (notamment celle de l’entraide, la solidarité, l'union pour faire
face à l'adversité ), le relief ,  le temps...et les aléas historiques. Notre belle langue reflète ce façonnage régulier, ininterrompu, qui s’est déroulé sur plus d’un millénaire et nous révèle , non seulement la façon dont nos ancêtres communiquaient entre eux, mais également leur façon d’être ensemble et leur relation au monde. Toute langue nous interpelle et une langue qui meurt, c'est une partie de nous-même qu'on ne connaîtra jamais, à fortiori s'il s'agit de la langue de ses propres ancêtres.

- Ubert Dutech -  ( Lo Noste Béarn &  lebearn.net )